Après les Coréens des villes, les Coréens des champs

Près de deux mois de vagabondage en Corée du Sud nous ont permis de mieux appréhender cette société à la modernité toute proche de ce que nous connaissons en Europe, mais à la culture et aux traditions bien différentes.
La moitié de la population coréenne (51 millions) vit en ville dont une grosse partie dans Séoul et sa banlieue. Les Coréens des villes nous ont fait découvrir leur mode de vie, très souvent hyper-centré sur le travail et en permanence « branchés » via leurs énormes Smartphones.

Village de campagne.

En sillonnant les campagnes à vélo, nous y avons retrouvé un rythme de vie bien plus proche de nos aspirations, mais nous espérions rencontrer des gens qui nous fassent partager un peu de leur quotidien, pouvoir rentrer dans une de ces maisons typiques au toit recourbé et avoir les réponses aux questions que nous nous posions, et auxquelles les « Coréens des villes » n’avaient pas su répondre.
Nous nous sommes d’abord heurtés au constat, confirmés ensuite par d’ultérieures rencontres, du vieillissement et du dépeuplement des campagnes coréennes. En bon pays « dit développé » et post-industriel, les villes aspirent la nouvelle génération loin des terres agricoles et vers des « emplois de bureau ». La production de nourriture est alors de plus en plus abandonnée à de grandes exploitations industrielles, avec toute la chimie qui va avec. L’autre solution étant l’importation massive depuis la Chine voisine…

Heureusement après de longues investigations sur internet, nous avons pu entrer en contact avec des gens « différents », des agriculteurs qui sortent du moule classique…
C’est Adella, productrice de thé et Hyeonjoon, agriculteur biologique, qui nous ont fait découvrir un autre visage de la Corée.

Adella, artiste peintre à ses heures

Adella, artiste peintre à ses heures

Sur les pentes du Parc National Jirisan, Adella (Gyeongae Kim), une coréenne d’une cinquantaine d’années, nous a reçus dans sa maison traditionnelle. Les murs sont en terre et la charpente en bois est apparente. Les repas se prennent assis par terre autour d’une petite table basse quelle transporte de la cuisine au salon, le couvert déjà dressé. Notre chambre est une pièce toute simple, carrée, avec pour seul mobilier un porte manteau et une table basse, sur laquelle sont posés trois couvertures et deux oreillers. Choyoung, son fils nous montre le système traditionnel de chauffage par le sol : il allume tout simplement un feu de bois dans l’un des foyers présents sous la dalle de la maison. Nous aurons bien chaud cette nuit, allongés sur deux épaisses couvertures posées à même le sol.

Cultures de thé sur les pente du Jirisan

Cultures de thé sur les pente du Jirisan

Adella est productrice du thé vert. Le climat ici y est propice et les pentes abruptes ne permettent pas de faire pousser du riz. La région est d’ailleurs réputée pour son thé vert particulièrement raffiné. Pour nous mettre dans l’ambiance, Adela nous a accueillis par la cérémonie du thé. Et à chaque fois que nous avons bu du thé, c’est tout naturellement qu’elle a reproduit ce « rituel » traditionnel. « C’est comme ça qu’on boit du thé », nous a-t-elle dit.

Assis au sol et attablés à un tronc d’arbre coupé en deux sur la longueur, une carte ancestrale des deux Corées dessinée au mur, nous la regardons procéder minutieusement. En attendant que l’eau frémisse, elle sort toute la vaisselle : une petite théière, un premier bol, un deuxième et pour chacun une petite tasse de la contenance d’un verre à liqueur.

Cérémonie du thé.

Cérémonie du thé.

Elle prend le temps de rincer chacun des récipients avec de l’eau bouillante pour qu’ils ne soient pas froids lorsqu’elle y versera le thé. Puis la danse de l’eau commence : un premier passage dans la théière, puis dans le premier bol, puis dans le second et enfin, dans chacune de nos petites tasses. Et là, on redécouvre le thé vert ! C’est un goût tout à fait nouveau que nous découvrons. Une sensation certainement due à la variété et à la qualité de ce thé mais également à l’atmosphère créée par ce cérémonial. Une fois notre petite tasse terminée, elle reverse de l’eau dans la théière, puis dans le premier bol, et ainsi de suite…

Elle nous explique que boire le thé de cette façon là est pour elle un moment de détente, c’est un moment important de la journée où l’on pense à autre chose et où l’on prend le temps.

Les thés d’Adella sont biologiques parce qu’elle ne veut pas utiliser de pesticides. Ses plantes poussent très bien sans ! A l’heure de la récolte, au printemps, elle emploie les dames du village. Cueillette, préparation et conditionnement, tout se fait à la main. « Un travail de femme » car selon Choyoung, son fils, « il faut beaucoup de patience ».
Thé vert, thé noir, tous de plusieurs niveaux de qualité mais tous proviennent de la même plante. Seuls la période de cueillette et les techniques de séchage diffèrent.

Le thé vert Coréen n’est plus aussi populaire qu’autrefois. Le café est à la mode. Même dans cette vallée très touristique de producteurs de thé, ce sont les cafés qui ont pignon sur rue. C’est également pour cela qu’Adella porte un grand intérêt à préserver les traditions de son pays, par son thé vert et cette cérémonie de plus en plus oubliée.

 

Kiwi rouge : dé-li-cieux!

Kiwi rouge : dé-li-cieux!

 

Hyeonjoon and Elisabeth.

Hyeonjoon and Elisabeth.

Quelques jours plus tard, nous nous sommes rendus chez Hyeonjoon, à quelques tours de roue de la côte sud de la Corée.
Il a choisi cette région il y a six ans afin d’y développer son activité agricole biologique.
Hyeonjoon n’est pas né les mains dans la terre. Bien au contraire, il a longtemps vécu à Incheon, dans la banlieue de Séoul, et travaillé en tant qu’ingénieur dans le domaine… de la carte de crédit.
Mais un beau jour, au milieu de la trentaine, il a purement et simplement décidé de changer de vie ! Ayant pris conscience des enjeux liés à l’alimentation et malgré la réticence de ses proches, il s’est lancé dans l’aventure de l’agriculture biologique. Un choix d’autant plus audacieux qu’en Corée, l’exode rural continue et quitter un emploi stable et bien rémunéré pour devenir paysan est loin d’être quelque chose de valorisant.

Récolte de patates douces

Récolte de patates douces

Sa formation, il l’a commencée en voyageant et en faisant du volontariat (WWOOFING) dans des exploitations agricoles de différents pays. C’est de cette manière qu’il a notamment découvert le « natural farming » (agriculture naturelle), une méthode développée par un agriculteur Japonnais, Mansuobo Fukuoka, dans la deuxième moitié du XXème siècle.
Par la suite, il a suivi une formation officielle en agriculture biologique en Corée avant de créer son exploitation. Aujourd’hui, il continue d’apprendre par les conseils que lui prodiguent les anciens du village, qui, malgré leurs pratiques conventionnelles, « ont beaucoup à [lui] apporter ». Ils ne comprennent certes pas pourquoi il s’obstine à utiliser « ces méthodes d’un autre âge » (entendez sans produits chimiques), mais ils semblent ravis de pouvoir transmettre leur savoir à une relève qui se fait bien rare.

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Échange de graines!

Son exploitation est de petite taille mais très variée avec notamment du riz, des oignons, de l’ail, des haricots de toutes sortes et du sésame sauvage.
Heyonjoon essaye donc de développer une agriculture basée sur le « natural farming », une méthode où l’on ne force pas les plantes à croître selon un schéma bien précis mais plutôt basée sur le respect de la vie. On associe par exemple les espèces pour qu’elles interagissent et s’entraident et on limite l’intervention humaine (le désherbage notamment) et l’utilisation d’engins mécaniques. Mais les résultats ne sont pas toujours au rendez-vous, pour plusieurs raisons. D’une part, selon le jeune agriculteur, les sols qu’il cultive sont en mauvais état à cause des méthodes employées par ses prédécesseurs. D’autre part, il reconnaît que le « natural farming » ne semble pas être la méthode idéale pour une production dans le but de la commercialisation. Les rendements peuvent être aléatoires pendant plusieurs années avant d’obtenir de réels bons résultats, ce qui n’est pas compatible avec l’impératif économique de la société actuelle.

Chez Hyeonjoon

Chez Hyeonjoon

Pour cela, une partie de son exploitation est en « simple » agriculture biologique et sans certification, car comme en France, l’agriculteur doit payer le coût des tests pour obtenir ce label. A l’inverse, les agriculteurs conventionnels ne doivent rien payer pour compenser leur pollution et reçoivent la majorité des aides gouvernementales auxquelles Hyeonjoon n’a pas droit. Pour en bénéficier, il devrait augmenter sa production et donc ses investissements et ainsi retomber dans le cercle vicieux qu’il a choisi de fuir il y a six ans.
Pour écouler sa production, Hyeonjoon s’est organisé avec d’autres paysans bio de la région afin de confectionner des cartons de fruits et légumes qu’ils expédient chaque mois à Séoul pour des clients trouvés par le « bouche-à-oreille ».
 Enfin, Hyeonjoon fait partie de cette nouvelle génération de jeunes agriculteurs que l’on trouve aussi en France. Non content de changer les choses par l’action « les mains dans la terre », il est également engagé au sein du parti des Verts coréens. Un parti progressiste qui compte déjà plus de 10 000 membres et qui propose des idées novatrices comme la mise en place d’un revenu de base (en priorité pour les agriculteurs), la parité homme-femme, la sortie du nucléaire et qui se bât pour la reconnaissance des droits des homosexuels, un sujet encore tabou en Corée du Sud.


 

Statue de Jeju

Statue de Jeju

Pour notre part, revigorés par ces belles rencontres, nous avons repris la route pour aller faire le tour de l’île volcanique de Jeju-do, avant de nous rendre début décembre, au Japon.
Notre dernière journée en Corée du Sud aura été à l’image de notre séjour dans le pays, très contrastée. Nous avons débarqué ce mercredi 30 novembre, à 6h du matin, au port de Busan, sous la pluie. Une ville de trois millions d’habitants que nous devions traverser pour acheter quelques babioles pour les vélos. Bref, une journée bien morne en perspective… Sauf que ! Alors que nous étions abrités sous de grands immeubles, complètement détrempés, un monsieur nous accoste et sans plus de questions nous invite à prendre le petit déjeuner ! A peine étions servis, qu’il s’est éclipsé très poliment en nous souhaitant un bon voyage.

Repas coréen avec nos hôtes de Jeju

Repas coréen avec nos hôtes de Jeju

Un peu plus tard, dans la rue, un jeune homme nous tend deux canettes de café chaud en nous adressant un simple « Have a good trip ! » (« Bon voyage! »). Un peu plus loin, la pluie redoublant d’intensité, nous cherchons à nous abriter sous le porche d’un immeuble, mais à peine étions-nous descendus de nos vélos que le gardien nous en a délogé… La Corée, pour nous, a été comme cela. Parfois difficile à vivre mais très souvent riche de belles surprises et pleine de rencontres avec des gens, de tous âges, d’une générosité débordante !


Et pour terminer en douceur, une petite sélection de nos photos de temples en Corée du Sud.

Un commentaire

  1. Et ben, quel courage !!!! C’est toujours un vrai plaisir de vous lire en tout cas !! C’est trop beau ce que vous êtes en train de réaliser !!
    Dure à imaginer que vous êtes au Japon !! Régalez vous !!!!!!!!

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