Une structure autogérée au secours des réfugiés

Lors de notre passage à Athènes, nous nous sommes rendus à « la Maison des réfugiés » de la rue Notara. Nous y avons beaucoup appris sur la situation à Athènes et dans les îles proches des côtes turques. Les rencontres que nous y avons fait nous ont décidés à nous rendre sur l’île de Lesvos, à Skala-Sikaminia, dans un camp autogéré d’aide aux réfugiés, afin d’y apporter notre aide en tant que volontaires.
Voici le récit de notre quotidien au sein du camp de Platanos.

Devant l’afflux incessant de réfugiés sur les plages de Skala de l’île grecque de Lesvos, un groupe de citoyens a décidé, en octobre dernier, d’occuper un parc public afin de les y accueillir décemment. Les autorités locales n’ayant rien proposé face aux dizaines de bateaux quotidiens, elles tolèrent le camp autogéré de Platanos. Pas de hiérarchie, pas d’ordres donnés, chacun s’organise et se responsabilise. Un seul objectif : venir en aide aux réfugiés.

6h30, 23 décembre, Skala, île de Lesvos, Grèce.

Le talkie-walkie annonce en anglo-greco-espagnol un nouveau bateau. Je vais réveiller les médecins dans la chambre voisine. Notre colocataire enfile sa combinaison de plongée. Nous partons vers la plage, couvertures de survie à la main. A peine le temps de saluer nos amis volontaires, Rémy a déjà les pieds dans l’eau pour extraire les enfants du bateau qui vient tout juste d’arriver. Sous l’oeil de deux officiers de police parfaitement passifs, une chaine humaine de volontaires se met si rapidement en place qu’aucun enfant n’aura cette fois-ci les pieds mouillés. Les hommes, tellement heureux d’arriver, sautent du bateau et courent dans l’eau, vers la terre promise. Certains s’agenouillent et remercient le ciel. D’autres ne savent pas exactement où ils se trouvent ; « Is it Europe here ? ». Nous les accompagnons tous vers notre camp, Platanos et leur expliquons avec un grand sourire «  Food, dry clothes, tea, fire » (« Nourriture, vêtements secs, thé, feu »). Les « Merci » « Thank you » « Shoukran » et les franches poignées de mains renforcent notre volonté d’être ici et d’apporter notre aide.

6h45 : Les volontaires s’activent au camp. Kety, qui vient du Brésil, distribue nourriture, boissons et friandises. Marios, un jeune Grec sans emploi, tout juste descendu du bateau de sauvetage, s’occupe d’alimenter le feu. Dimitris et Lili, deux jeunes médecins, sillonnent le camp et auscultent quelques personnes. Un espace est prévu afin que tous puissent se changer et obtenir des vêtements propres et secs. Priorité aux femmes et aux enfants. « Tchaï, Tchaï ! », c’est Deena, la Malaisienne, qui sert du thé. Ils peuvent alors se réchauffer un peu avant qu’une navette ne les conduise vers un autre camp, bien plus grand, qui rassemble l’ensemble des réfugiés arrivés sur l’île. Ils y rempliront les papiers qui leur permettront de rester quelques semaines sur le sol grec. Mais leur parcours du combattant est encore loin d’être terminé…

7h15 : Dans la tente des enfants, je dégote un pantalon, des collants et des chaussures pour un petit garçon de trois ans. Une fois habillé et réchauffé, je le ramène jusqu’à son père ravi de le voir enfin de retour auprès de lui. Je discute alors avec un jeune homme de 25 ans, qui me fait le récit de son histoire dans un anglais correct : «  J’étais couturier en Afghanistan. Un jour, ils sont venus, ils nous ont enfermés dans une maison, et nous ont obligés à nous déshabiller. Nous avons du payer deux milles euros pour sortir. J’ai alors fui mon pays. J’ai payé des passeurs, j’ai marché dans les montagnes, j’ai beaucoup marché. Mes deux cousins m’ont rejoint par avion en Iran. Je n’ai plus d’argent maintenant, c’est mon cousin qui a payé pour la traversée. » Il me remercie alors de partager son histoire et, me parlant des « explosions à Paris », me demande d’assurer aux Français qu’il n’est pas un terroriste… Un récit parmi tant d’autres, tous plus terrifiants les uns que les autres.

8h15 : Les réfugiés ont maintenant tous quitté Platanos. Il faut alors nettoyer et remettre en ordre le camp avant l’arrivée du prochain bateau que nous voyons déjà approcher au loin. L’Américaine Temple, toujours souriante, me demande, « avons-nous besoin de nouvelles chaussettes pour les hommes ? », « et des vestes pour enfants de 10 ans ? ». Avec Suzana, une Espagnole, j’ouvre alors rapidement les cartons et déballe les vêtements provenant de toute la Grèce.

9h : Nous scrutons aux jumelles le bateau orange des sauveteurs Espagnols de l’ONG Pro Activa, qui part aider les réfugiés au large dont le bateau se trouve à cours de carburant. Ils scrutent en permanence l’horizon à la recherche d’une nouvelle embarcation et partagent avec nous les informations qu’ils possèdent, ce qui nous permet alors d’agir au mieux sur terre.
Le camp dans lequel nous nous trouvons ne dépend d’aucune ONG, il est totalement autogéré. Une dizaine de citoyens a en effet décidé en octobre dernier d’occuper un espace public du village afin de venir en aide à la centaine de bateaux qui arrivaient quotidiennement. Peu à peu, des dons ont été collectés à travers toute la Grèce et dans le monde entier, grâce en partie aux réseaux sociaux. Trois grandes tentes et un conteneur ont été achetés, un groupe électrogène installé, une cuisine montée… Les décisions se prennent collectivement et chaque jour apporte son lot de nouveautés et de réorganisations.

9h30 : Iasonnas nous partage les dernières informations émanant du talkie-walkie : «Il y a une femme enceinte sur le prochain bateau!». Il faudra se satisfaire de la tente des enfants pour l’auscultation car les médecins volontaires ne disposent toujours pas de lieu d’examen plus approprié. Depuis quelques jours, il est en effet question de construire un petit centre médical en bois, mais les autorités locales ne l’entendent pas de cette oreille et menacent de détruire le camp…

9h45 : Le bateau arrive et le même scenario se reproduit. Bateau après bateau, nous prenons conscience de l’ampleur de la situation et de l’inaction des autorités locales, nationales ou européennes.

19h20 : A la fin de cette journée, Terry, un volontaire anglais, nous transmet un message particulièrement émouvant reçu d’un réfugié Afghan rencontré quelques jours auparavant :


« Voilà ce pour quoi nous sommes ici, volontaires, venus du monde entier. D’un garçon Afghan que nous avons accueilli sur la côte de l’île de Lesbos en Grèce :
« Je ne savais pas que toutes ces adorables personnes sur la plage étaient des volontaires… C’est incroyable qu’ils aient mis de côté leur travail, leur famille, leurs amis et leur vie pour venir ici, juste pour aider des gens comme nous, gratuitement. J’avais perdu toute confiance en l’humanité mais vous me l’avez redonnée. L’amour c’est ce qu’il y a de plus important. Je prierai mon Dieu chaque jour pour qu’il reste avec vous et qu’il vous apporte de bonnes choses et de la joie dans vos vies. » »

Nous avons passé plus de deux semaines au sein du camp autogéré de Platanos. Nous avons vu débarquer plusieurs milliers de réfugiés, femmes, hommes et enfants, dans des conditions parfois très difficiles et dangereuses.
Nous sommes effarés de constater l’inaction de nos gouvernements, la cupidité et l’inhumanité de certaines personnes.

Par ailleurs, nous avons vécu ici une expérience extraordinaire aux côtés de volontaires venant du monde entier. Un réel élan de solidarité, de générosité et d’humanité qui vient heureusement contrebalancer ce triste tableau de début de siècle.

N’oublions pas que, du fait du réchauffement climatique, nous sommes à l’aube d’une période de migrations sans précédents. Il ne s’agira plus seulement de réfugiés de guerres, mais il sera question de réfugiés climatiques, par millions !

Nous avons quitté Platanos le mercredi 6 janvier, partagés entre la satisfaction d’avoir pu apporter notre aide pendant plus de deux semaines et le regret de partir alors que les bateaux continuent d’arriver… Heureusement, des volontaires du monde entier continuent de se relayer pour être présents sur les côtes de Lesvos et des autres îles.
Mais combien de temps durera cette situation surréaliste ou chacune des parties (gouvernements, police, passeurs…) rivalisent d’inhumanité ?

La veille de notre départ, à cause des très mauvaise conditions météo, un bateau à chavirer « côté turc ». 34 personnes ont perdu la vie, les sauveteurs « côté grec » n’ayant pu intervenir à cause d’une frontière maritime (un trait sur une carte!) infranchissable…

Un commentaire

  1. Lorick Giraud. Élève de Châteauneuf.

    Bonjour Rémi et Élisabeth ,j’aime bien suivre vôtre périple.
    J’espère que vous allez bien et que vous ne vous fatiguez pas de trop à vélo .

    Au revoir et bonne continuation.

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